Grenade, bien plus que l’Alhambra : le monastère de la Chartreuse.

Rédigé le 20/11/2022
Frederic André

Esprit sud vous emmène à la découverte d’un splendide joyau dans la cité grenadine. Ce n’est pas la populaire Alhambra que nous vous proposons de visiter avec nous mais un autre trésor de la splendeur médiévale de Grenade.

Direction la Cartuja, la Chartreuse.



Si sa grande sœur l’Alhambra brille par une certaine sobriété, le monastère fondé par les moines chartreux surprend par un baroque poussé à son extrême. Les amateurs de ce style architectural se régalent face à des angelots qui se multiplient à l’infini, de la dorure à tout va et d’innombrables fresques en trompe-l’œil. Cette merveille du baroque andalou vaut donc le détour. Elle impressionne, elle captive…

Les fondements…

Replongeons-nous dans le passé. Les clés de la ville remises par le Roi Boabdil au couple conquérant Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, la ville devient l’enclave parfaite pour les ordres monastiques toujours à la recherche de nouveaux monastères. Après près de huit siècles de domination musulmane sur les terres grenadines, ériger un monastère sur celles-ci est une évidence. L’ordre des Chartreux, fondé au XIème siècle en France (Grenoble) transfère des moines du monastère de Tolède à Grenade. Et côté finances, les moines trouvent la personne parfaite en Gonzalo Fernandez de Cordoba, un duc qui exprime le désir de construire une église pour accueillir sa dépouille. 1506, les travaux de construction de la Chartreuse peuvent commencer. Malheureusement le torchon brûle entre les deux camps pour une question d’emplacement. Selon la règle fondamentale de l’ordre, les monastères doivent permettre l’isolement indispensable à la vie des moines. Le choix se porte sur un site éloigné du monde qui sera le quartier de Aydanamar que l’on appelle aujourd’hui le quartier de la Cartuja. Le site en plus d’être celui de l’impressionnant monastère, accueille une bonne partie des bâtiments des différentes facultés de l’Université de Grenade. La construction prend finalement deux siècles et même plus. Longue période de construction rime avec mélange éclectique de styles architecturaux. Gothique, Renaissance et Baroque se côtoient dans un lieu de toute beauté.



Suivez le guide …

Une fois l’entrée franchie, on pénètre dans un cloître paisible où fleurs et orangers ainsi qu’une jolie fontaine centrale invitent au recueillement. L’entrée est sans fioritures et contraste avec ce qui nous attend dans l’antre du monastère. Les salles qui encadrent le cloître sont les lieux d’exposition de peintures, notamment du moine artiste Fray Juan Sanchez Cotan (datant du début du XVIIème siècle). Douze toiles représentent la vie quotidienne de l’Ordre. Ce sont aussi les ténèbres qui s’abattent dans des peintures pour le moins obscures. Le réfectoire abrite une collection de peintures, disons, originales : des haches qui ouvrent des crânes en deux, des têtes coupées, du sang qui gicle, des martyrs et des tortures… Ambiance ! Le réfectoire au plan rectangulaire est couvert de voûtes en ogive. On est tout d’abord happé par l’œuvre « Sueño de San Ugo ». Il rêve dans le noir de la création du monastère. Il reçoit un message divin dans son sommeil. On découvre une peinture simple et parfois au trait naïf. Non pas que les moines n’étaient pas talentueux mais on y retrouve cette volonté de simplicité pour ne pas que l’œuvre ne soit trop admirée. On veut aussi au travers de celle-ci plonger celui qui la regarde dans l’obscurité, le côté sombre…Il convient de séduire les fidèles. La vie quotidienne était loin d’être simple à cette époque moyenâgeuse et les Carlistes, les Protestants gagnent du terrain sur les Catholiques. On peint dès lors des scènes si sombres qu’elle peuvent être comparées à la noirceur du quotidien.




La salle capitulaire offre aux visiteurs des toiles du même calibre. Violence et horreur certes, mais un réalisme et une beauté exaltée par tant de cruauté.

Pénétrer ensuite dans l’église, c’est plonger dans un tout autre délire. Nuestra Señora de la Asunción est composée d’une nef unique, séparée en deux par une superbe porte aux carreaux de Venise. Ce sont des incrustations d’argent, de marbre et de nacre qui constituent l’écrin parfait à la Vierge en pleine ascension sous un baldaquin dont la couleur or est lumineuse. De plus, les reliques et les formes sacrées y sont jalousement conservées.



Continuons et retrouvons, derrière un mur de carreaux de verre, le fameux sanctuaire ou sagrario. C’est une chapelle de petite taille datant du XVIIIème siècle où le style baroque atteint l’exubérance totale. Cet espace sacré est l'œuvre du célèbre maître baroque andalou Francisco Hurtado Izquierdo. On le considère d’ailleurs comme l'un des ensembles baroques le plus remarquable, le plus abouti et le plus complet de l'art espagnol. Tout y est harmonie, qu’il s’agisse d’éléments architecturaux, de peintures ou de sculptures. Des statuettes en bois précieux peint, représentant des Saints, attirent notre regard par le détail des tissus qui les couvrent. Les étoffes sont en réalité réalisées dans du bois précieux sculpté, polychrome. L’autel principal comporte aussi de splendides peintures de Bocanegra et de Fray Juan Sánchez Cotán.



On arrive enfin dans la sacristie où le marbre occupe tout l’espace, des ornementations en stucs d’une complexité extrême (signant la période ultime du baroque espagnol) complètent le tableau. Les travaux de celle-ci ont commencé en 1727 pour s’achever en 1764. Tomás Ferrer est le peintre de la coupole où l’on aperçoit les figures de Saint Bruno présidant le maître-autel, de Saint-Jean et d’autres illustres fondateurs de l’ordre des Chartreux. Nous sommes subjugué par tant de beauté. Peu importe l’architecture principale des lieux, les décors ont entièrement enrobé la structure. On a la sensation d’un effet pâtisserie, de la crème chantilly, une matière vivante qui se fait et se défait sans cesse. On entre dans un délire psychédélique qui déroute l’œil. Des effets polychromes surprenants aussi interpellent car ils ne sont pas composés des couleurs primaires. On peut observer ce qui défile devant nos yeux de manières verticale et horizontale, des lectures différentes qui conduisent à repérer des détails chaque fois différents et qui poussent à l’admiration. 



Compléments d’informations…

Il faut savoir que les lieux ont souffert lors de la période Napoléonienne. De nombreux trésors ont été pillés par les troupes. Le splendide tabernacle en argent fut notamment emporté et remplacé en 1816 par celui toujours présent, réalisé en bois noble.

Dans la sacristie, un socle en marbre de Lanjaron (Sierra Nevada) et les armoires sont les œuvres du moine chartreux José Manuel Vazquez. Un travail minutieux de marqueterie de 34 années qui laisse bouche bée.

Sachez enfin que les derniers moines ayant occupé les lieux s’en sont allés en 1836. Il faut se replonger à l’époque. Les lois de «desamortizacion » consistent en confiscations ecclésiastiques de Mendizabal. Ces décrets ont mené à l’expropriation et à la privatisation des propriétés monastiques dans toute l’Espagne entre 1835 et 1837. L’État prit la décision de vendre terre et bâtiments appartenant à l’Église. Juan Alvarez de Mendizabal était à cette époque le Ministre des Finances, sous le règne d’Élisabeth II d’Espagne. Les revenus engendrés ont été injectés dans la guerre contre les Carlistes. Ce sont les riches commerçants de l’époque qui ont réalisé de belles affaires, le paiement étant exigé en « pièces sonnantes et trébuchantes ».

Le saviez-vous ? Il y a une anecdote sur l’alimentation frugale de cet ordre des Chartreux. On raconte en effet que le pape Urbain V aurait voulu assouplir les règles de celui-ci et notamment de permettre à ceux-ci de manger de la viande, à certaines occasions. Le pape pensait en effet que de telle restriction alimentaire pourrait à terme poser un problème de santé. Cependant, ceux-ci, craignant que la mesure papale ne brise leur discipline rigide, qu’ils appréciaient tant, envoyèrent une délégation de moines au pape. Vingt-sept moines, âgés de 88 à 95 ans auraient rencontré sa sainteté. Impressionné, Urbain V le fut doublement lorsqu’il apprit qu’ils avaient fait tout le chemin à pied jusqu’à Rome. Il abandonna aussitôt sa volonté de réformer l’ordre.

Le monastère se trouve un peu excentré par rapport à la ville dans le quartier universitaire, Plaza de la Cartuja, 18011 Grenade.

Les horaires sont les suivants : ouverture de 10h00 à 17h30 tous les jours.

Prix d’entrée : 5 euros.

www.cartujadegranada.com