Cette belle province de Grenade n’a jamais eu besoin de décorateurs, cher lecteur. Elle est à elle seule le décor. À elle seule, elle raconte déjà une histoire, ou plutôt des centaines, entre les ombres de ses palais, la sécheresse de ses plateaux et la lumière crue qui découpe les reliefs de la province. C’est précisément cette richesse, presque indécente pour un cinéaste, qui se trouve aujourd’hui mise en lumière avec la parution du livre « Granada es de cine », un ouvrage qui rappelle combien cette terre andalouse a nourri l’imaginaire du grand écran.
Il y a dans Grenade quelque chose de paradoxal. Une évidence visuelle qui saute aux yeux de quiconque la découvre, et pourtant une discrétion presque obstinée dans l’histoire officielle du cinéma. Comme si la province avait longtemps préféré jouer les doublures, se glisser dans la peau d’autres paysages, d’autres pays, d’autres époques. Ici, un désert devient l’Ouest américain. Là, une gare se transforme en bazar oriental. Ailleurs, une rue ancienne se prête à toutes les illusions.
Le livre rappelle que plus de deux cent cinquante productions ont été tournées dans la province. Ce chiffre dit beaucoup, mais il ne dit pas tout. Il ne raconte pas les matins glacés sur les plateaux de Guadix, ni les après-midi brûlants dans les badlands de Gorafe. Il ne dit pas non plus cette capacité rare qu’a Grenade à être autre chose qu’elle-même, à se métamorphoser sans jamais se trahir.
Il y a aussi les occasions manquées, qui font bien entendu partie de la légende. Il y a celle de Steven Spielberg venu en repérage à Grenade pour préparer Indiana Jones et la Dernière Croisade, le troisième volet de la saga. Séduit par la beauté de l’Alhambra, le célèbre cinéaste envisage d’y tourner plusieurs scènes. Mais les contraintes de préservation, l’impossibilité de fermer le monument au public et certaines exigences logistiques auront raison du projet. Le cinéma devra renoncer à ce décor pourtant idéal. Le réalisateur se tournera finalement vers les paysages miniers du côté d’Almería pour recréer l’atmosphère recherchée. Une solution efficace, mais qui en dit long sur ce que Grenade représente, un lieu si authentique qu’il en devient parfois impossible à utiliser.
Et pourtant, même lorsque Grenade refuse de se livrer entièrement, elle reste présente. Détournée, fragmentée, transformée. Dans ce même film, certaines scènes ont bien été tournées dans la province, mais sous un autre visage. Une gare andalouse est devenue un lieu lointain, presque exotique. Le spectateur ne le sait pas, mais Grenade est là, discrète, essentielle.
C’est peut-être cela qui fascine le plus. Cette capacité à exister sans se montrer, à participer sans revendiquer. Le livre insiste sur cette identité multiple, sur cette manière qu’a la province de traverser les genres et les époques. Westerns européens, productions internationales, films d’auteur ou fresques historiques, tous ont trouvé ici un terrain de jeu inépuisable.
À l’heure où l’Andalousie attire de plus en plus de tournages, où les plateformes redécouvrent la puissance des paysages réels, Grenade apparaît comme une évidence retrouvée. Elle n’a rien à prouver, elle attend simplement qu’on la regarde à nouveau, avec cette attention particulière que le cinéma sait parfois offrir. Ce livre arrive donc à point nommé car il ne se contente pas de dresser un inventaire, il raconte une histoire, celle d’un territoire qui a toujours été prêt pour le cinéma, bien avant que le cinéma ne soit prêt pour lui. Il rappelle aussi, en filigrane, que certaines lumières ne se fabriquent pas. Elles existent déjà, quelque part entre les montagnes de la Sierra Nevada et les pierres silencieuses de l’Alhambra, dans cet espace fragile où la réalité semble déjà appartenir à la fiction.
Granada es de cine de Julio Grosso Mesa
ISBN 979-13-991064-9-7
Colección Etcétera
Páginas 234
Idioma Castellano
Última edición Marzo 2026
Formato 22 x 15 cm
18,00€ (IVA incluido)


