À New York, au cœur d’une ville électrique, une silhouette ronde et rose s’impose comme une apparition presque irréelle. Esprit Sud a rencontré Philippe Katerine lors du vernissage de son exposition new-yorkaise, où son emblématique Monsieur Rose déploie toute la poésie du « mignonisme ». Avant peut-être l’arrivée de ce personnage lumineux sur la Costa del Sol…
Faut-il présenter Philippe Katerine ? Chanteur, acteur et plasticien, il développe aussi depuis plusieurs années un univers artistique singulier qu’il qualifie de « mignonisme » autour de ce personnage rose. Né pendant la pandémie, ce courant repose sur une idée simple, celle de redonner au monde une part de douceur, de légèreté et d’émerveillement. Monsieur Rose en est la figure centrale. Une silhouette nue, entièrement rose, aux formes rondes, presque enfantines, qui semble sourire au milieu du tumulte urbain. Pour cette exposition à New York menée de main de maître par Eric Levy de rentingART, il est aussi rejoint par Monsieur Bleu inspiré de la célèbre performance de l’artiste à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques à Paris, incarnant un Dionysos nu peint en bleu.
Lorsque nous lui demandons si le rose est l’une de ses couleurs favorites, il répond sans hésiter. « C’est ma couleur préférée. Indépendamment du genre, elle ne renvoie à aucune assignation. C’est une couleur émotionnelle, joyeuse et universelle ». Il évoque également le bleu du personnage polémique de la cérémonie, une autre teinte chère à son univers. « Ce sont mes deux couleurs préférées qui dansent ensemble ici aujourd’hui à New York ».
Monsieur Rose n’est pas né d’une stratégie conceptuelle complexe, il est apparu presque par hasard, à partir d’un morceau de pâte à modeler rose qu’il avait sous la main. « C’est né vraiment de la pâte à modeler qu’utilisaient mes enfants pendant le confinement », nous explique-t-il. L’artiste confie qu’il fabrique chaque jour de petits objets, des formes éphémères, qu’il dessine beaucoup aussi. Ensuite, le personnage a évolué, a été redessiné, retravaillé. Il a grandi jusqu’à devenir sculpture monumentale, investissant galeries et espaces publics. Installé dans la rue, le personnage change encore. Il subit la météo, les regards, les interventions des passants. À New York, les badauds l’ont vu coiffé de neige, pour un moment surréaliste comme le décrit l’artiste. Il sourit lorsqu’on établit un parallélisme avec le chat de Philippe Geluck et se réjouit lorsque l’on le qualifie du plus belges des artistes français. Ses personnages, eux, restent muets. Contrairement à d’autres figures de l’art contemporain ou de la bande dessinée, Monsieur Rose ne délivre aucun slogan. « J’aime bien l’idée que ce sont les gens qui mettent les mots dessus ». Cette absence de discours imposé ouvre un espace d’interprétation. Chacun peut projeter ses propres émotions, ses propres blessures, ses propres rêves. Les œuvres itinérantes touchent des gens « qui n’ont rien demandé et surgissent dans leur quotidien, imposant une pause, créant un réel décalage » s’émerveille Philippe Katerine.
Sous son apparente naïveté, Monsieur Rose porte une cicatrice sur le torse. Un détail qui intrigue et qui trouve sa source dans l’histoire personnelle de l’artiste. « Je me suis fait opérer quand j’avais 8 ans du cœur. En gros, je ne devrais pas être là. J’y suis, j’y reste ». Cette blessure intime devient universelle. Pour Katerine, chaque être humain porte une blessure au cœur. La cicatrice de Monsieur Rose est un rappel de cette vulnérabilité partagée. Quant à la nudité du personnage participe de cette idée d’innocence. « Il est nu, donc pour moi c’est important » précise celui qui a interprété son tube « Nu » devant plus de 5 milliards de téléspectateurs à travers le monde. Il ne se revendique pas naturiste, mais rappelle que l’enfant naît nu et est inoffensif. Il y a dans Monsieur Rose quelque chose de cet ordre, une innocence exposée, fragile, mais assumée. L’artiste reconnaît pourtant qu’une part d’angoisse traverse ses figures en lien avec leur naissance pendant cette période si singulière de distanciation et de gestes barrière. Monsieur Pink tend les bras et marque la distance. L’innocence n’exclut pas la complexité, c’est sans détour.
Au fil de l’échange, un mot s’impose, c’est l’émerveillement. Lorsque nous lui suggérons qu’il incarne cette notion, il rectifie avec humilité. « Je reste non pas un être merveilleux, mais un être émerveillé. Je suis émerveillé de me réveiller tous les matins, c’est à chaque fois une bénédiction de réaliser que je me réveille et que chaque journée apporte son lot de beauté" Dans un monde saturé d’informations et de tensions, cette posture apparaît presque radicale.
Interrogé sur sa performance aux Jeux Olympiques, qui avait suscité débats et incompréhensions, il garde son recul et son humour. Il reconnaît ne pas s’être attendu à une telle ampleur. Pour lui, l’interprétation fait partie du jeu et il revendique cette liberté de ton, cette capacité à jouer avec celui qui regarde et celui qui écoute.
Dans le contexte américain actuel, marqué par de fortes tensions politiques, la présence de Monsieur Rose prend une résonance particulière. Sans afficher de message militant explicite, il propose une alternative, avec de la douceur, de la poésie et de l’émerveillement. L’artiste propose une manière silencieuse de résister à la dureté ambiante, une certaine rondeur dans un monde anguleux et complexe.
Notre équipe a évoqué avec l’artiste l’idée de voir un jour Monsieur Rose s’installer sous le soleil de Málaga, idée que l’artiste et l’équipe rentingArt a accueilli avec enthousiasme, « ce serait un honneur pour nous ». On imagine déjà la silhouette rose dans la capitale de la Costa del Sol, ville de musées tournée vers la Méditerranée, s’ouvrant vers un nouvel horizon.
À New York, Monsieur Rose continue de vivre sa propre histoire. Il reçoit la neige, les regards, parfois les graffitis. Il évolue. Il s’abîme aussi. « Il a son vécu », dit Katerine, « cette capacité à accepter la transformation, à intégrer les marques du temps, participe pleinement du mignonisme ».
La douceur n’est pas faiblesse. L’innocence n’est pas ignorance. L’émerveillement peut devenir une forme de résistance. Dans la frénésie new-yorkaise, un bonhomme rose se tient debout, cicatrice visible, sourire discret. Il ne donne aucune leçon. Il propose simplement une autre manière de regarder le monde. Merci Philippe Katerine pour nous offrir ces instants de bonheur à travers Monsieur Rose et à travers toutes vos créations depuis 1992 et vos « Leçons particulières ». Créateur d’un univers décalé, artiste pluri disciplinaire, provocateur malgré vous, chapeau bas Monsieur Katerine !