Quand la Semaine Sainte faillit changer l'Histoire

Rédigé le 31/03/2026
Frederic André


Il est des histoires que l’Histoire officielle préfère taire. Des récits qui flottent à la frontière du réel et du possible, comme ces ombres qui glissent au crépuscule des processions andalouses. Il y a notamment cette Semana Santa de 1940 à Séville, la première après la guerre civile, celle où, derrière l’encens et les tambours, tout aurait pu changer, celle d’un destin avorté… Esprit Sud lève le voile sur l’une des anecdotes méconnues sur la Semaine Sainte et cette page de l’histoire où tout aurait pu basculer en pleine ère franquiste. Embarquant dans la machine à remonter le temps et prennons la direction de l’Espagne, qui est alors figée sous la chape du franquisme naissant. Le régime impose son récit, sa liturgie et son ordre. La Semaine Sainte devient alors une véritable vitrine, celle d’un national-catholicisme triomphant, où la foi sert autant à prier qu’à légitimer le pouvoir. Franco, désormais Caudillo, s’inscrit pleinement dans cette mise en scène. Il préside les processions, comme le faisaient jadis les rois. On lui offre de multiples titres honorifiques, on l’installe dans la tradition. Mais pendant que la ville se prépare à accueillir cette solennité restaurée, une autre histoire s’écrit en coulisses alors que se profile cette semaine si particulière de l’année 1940… L’écrivain Max Aub, avait déjà imaginé la mort de Franco, exécuté par un serveur mexicain excédé par les lamentations des exilés espagnols dans une fiction brillante, presque cathartique. Pourtant, comme le montrera plus tard un documentaire consacré aux multiples tentatives d’assassinat du dictateur, la réalité n’en fut pas si éloignée. Franco, dit-on, était protégé par une véritable « baraka », cette chance insolente qui semble accompagner certains destins, une chance qui, en cette Semana Santa 1940, allait une fois encore déjouer la mort. Le projet était pourtant simple, presque brutal dans sa conception. Il s’agit de profiter de la procession du Santo Entierro, moment culminant de la semaine sainte sévillane, pour frapper. Dans la foule compacte, dans la confusion sacrée, un groupe de conspirateurs composé d’anciens brigadistes internationaux liés à l’Internationale communiste, devait lancer des grenades sur la tribune officielle, puis ouvrir le feu à la mitraillette. L’endroit était idéal, à la jonction stratégique entre la calle Sierpes et la place alors baptisée de la « Falange Española ». En un instant, le temps d’une explosion, c’est toute l’histoire du pays qui aurait pu basculer. Mais comme souvent dans les conspirations malheureuses, tout commence par une erreur dérisoire. Un soir de mars, dans un bordel de l’Alameda, quatre hommes se font passer pour des légionnaires, c’est un mauvais choix de couverture. Leur italien approximatif attire d’emblée l’attention d’une prostituée, malheureusement, elle-même italienne. Ce détail est minime, il est presque insignifiant et pourtant il s’avère fatal. Dès le lendemain, la confidence circule, glisse d’un habitué falangiste à un membre de la Guardia Civil, les fils se nouent et les soupçons se confirment. Les autorités parviennent à recouper les informations. Un anarchiste venu de Barcelone, des rumeurs de complot depuis Paris, des étrangers suspects en ville, tout s’enchaîne, la machine répressive, elle, ne connaît pas l’improvisation. Quelques jours avant les processions, le piège se referme. Dans un cabaret de l’Alameda de Hércules, les faux légionnaires terminent encerclés. L’affrontement est violent et ils sont exécutés sur place. Trois gardes civils sont blessés et l’un succombe quelques jours plus tard. Le cerveau anarchiste de l’opération est quant à lui arrêté, le complot est brisé avant même d’avoir commencé, comme tué dans l’œuf. Pendant ce temps-là, Séville continue de respirer au rythme des préparatifs, les journaux parlent de fête, de ferveur, d’attente et rien ne filtre. Le 22 mars 1940, Franco apparaît, il quitte le palais où il séjourne, traverse la ville et s’installe dans les tribunes officielles. Autour de lui, se pressent les dignitaires du régime. Puis, à la nuit tombée, il rejoint la présidence de la cofradía du Santo Entierro. Le cortège avance, lentement, solennellement. Et si tout s’était déroulé autrement ? C’est toute la force de cette anecdote, elle ne raconte pas seulement un attentat manqué, elle ouvre une véritable brèche, une possibilité. Il s’agit d’un basculement qui n’a pas eu lieu, mais qui, l’espace d’un instant, a existé. Dans l’un de ses récits, Juan Eslava Galán imagine la scène finale où Franco assis dans un fauteuil baroque, presque un trône, observe le défilé pénitentiel. À ses côtés, figurent son épouse et sa fille. L’image est figée, presque théâtrale, il devient la cible parfaite. Mais rien ne se produit. La procession passe, la nuit s’achève et la célèbre « baraka » de Franco, une fois de plus, aura suffi… Reste toutefois cette question, suspendue comme de l’encens qui se dissipe, combien de fois l’Histoire a-t-elle tenu à un détail aussi fragile qu’un mot mal prononcé dans une langue étrangère ? La Semana Santa, en apparence immuable, conserve ainsi ses secrets. Sous les « capirotes » et les dorures, elle abrite aussi ces récits invisibles, où le sacré frôle le tragique, et où l’Histoire, parfois, comme c’est le cas ici, manque son rendez-vous.