À Málaga, un ballet inattendu s’est installé dans le ciel et sur les lampadaires de la ville. Chaque soir, au coucher du soleil, des dizaines de cigognes blanches se posent sur les farolas de la Hiperronda, offrant aux automobilistes un spectacle rare et poétique, digne d’une carte postale. Longtemps, ces oiseaux majestueux prenaient la route de l’Afrique pour y passer l’hiver. Mais les temps ont changé et leurs habitudes migratoires ont évolué. Il y a trente ans, quasiment toutes les cigognes européennes migraient en direction du sud. Aujourd’hui, de plus en plus choisissent de rester ici, séduites par la nourriture et le climat doux. Elles deviennent sédentaires. La clé de ce changement est à rechercher dans la nourriture abondante. Le Vertedero de Los Ruices, situé à quelques battements d’ailes de la capitale de la Costa del Sol, offre un buffet quotidien qui attire autant les oiseaux de passage que ceux qui décident de s’installer pour l’hiver. Lors du dernier recensement opéré la semaine dernière, près de 550 cigognes y ont été observées, certaines en transit, d’autres déjà résidentes. Ce lieu est devenu un véritable aimant, et le Guadalhorce tout proche leur garantit eau douce et havres de tranquillité. Mais Málaga a plus d’un atout pour séduire ses nouvelles habitantes. Les lampadaires de la Hiperronda, par exemple, offrent chaleur et confort. Les structures, légèrement réchauffées par les ampoules, deviennent le refuge idéal lors des nuits fraîches. Seul le vent peut les décourager, et dans ce cas, elles trouvent refuge le long du fleuve. Ces cigognes viennent d’Allemagne, de Hollande et d’autres pays du centre de l’Europe et elles resteront quelques semaines, se nourrissant, reprenant des forces avant de repartir vers leurs quartiers de reproduction dans le nord. Pour l’instant, la reproduction à Málaga reste rare car seulement quatre ou cinq couples ont été observés, mais le phénomène est en pleine expansion. Peut-être qu’un jour, la ville verra ses premiers nids permanents sur les berges du Guadalhorce.
Plus qu’un simple phénomène ornithologique, cette présence inédite raconte une histoire d’adaptation moderne. La douceur du climat et le plaisir de vivre se retrouvent ici dans la province et ce, pendant tout l’hiver. Une nouvelle tradition, un spectacle quotidien pour les habitants et les amoureux de la nature, invite toute la saison hivernale, à lever les yeux et à savourer la poésie discrète de ce spectacle à Málaga. Depuis des siècles, le retour des cigognes blanches rythmе nos saisons. Avec leur silhouette élégante, les oiseaux majestueux découpent le ciel d’été. On s’est habitué aux claquements de bec familiers sur les toits des villages andalous, promesse de vie et de renouveau. Aujourd’hui, ce ballet millénaire change subtilement de chorégraphie et nous livre l’un des signes les plus sensibles du changement environnemental qui affecte notre planète. Dans les campagnes andalouses comme dans toute l’Europe méridionale, des milliers d’oiseaux qui, autrefois, migraient chaque année jusqu’en Afrique subsaharienne passent maintenant les mois d’hiver sur place, ici dans le sud de l’Espagne. Au cœur de nos paysages, dans nos champs et même près des décharges où la nourriture est devenue facile à trouver, les oiseaux s’installent et profitent d’un festin moderne, né du gaspillage humain. Ce phénomène est loin d’être anodin. Les cigognes trouvent aujourd’hui des ressources alimentaires abondantes près des centres de traitement des déchets, là où autrefois il n’y avait que maigres pâturages et terres gelées. Les cigognes ne ressentent plus l’impératif de voler sur des milliers de kilomètres. Ce point d’arrêt, qui n’était qu’une étape, est devenu une destination à part entière.
En Alsace, l’un des berceaux européens de la cigogne, on les voit rester dès le mois de janvier, profitant d’hivers plus doux et de nourriture accessible sur place, même au milieu des déchets. Ce retour précoce ou même l’abandon total de la migration est un signal fort traduisant le fait que le climat change et que la nature s’adapte à sa manière.
Cela nous rappelle cher lecteur que la migration n’est pas une simple routine mécanique, mais elle est un comportement complexe façonné par l’expérience, l’âge et l’environnement. Les jeunes cigognes n’arrivent pas déjà expertes ; elles apprennent au fil des voyages, optimisant année après année leurs routes et leurs stratégies pour survivre. Dans certaines régions d’Europe du Nord, ce changement montre aussi des signes positifs comme au Danemark, où la population de cigogne connaît une remontée spectaculaire, portée en partie par des hivers plus cléments et des migrations raccourcies qui améliorent les chances de survie des jeunes. Mais cette adaptation a un prix. Se sédentariser près des décharges peut exposer les oiseaux à des dangers comme l’ingestion de plastique, la pollution, les perturbations qui n’existaient pas dans leur monde traditionnel de zones humides et de pâturages sauvages.
Alors que l’Andalousie accueille, chaque année, ces grands voyageurs ailés, il nous revient de comprendre ce que ce changement signifie. Il s’agit d’un appel à repenser notre relation avec la nature, notre rythme de vie et les choix que nous faisons au quotidien. Les cigognes ne migrent plus ou migrent autrement mais leur présence continue de nous enseigner la fragilité et la résilience de la vie.