Immaculée Procession

Pour la deuxième année consécutive, l’Andalousie sera privée de processions en cette Semaine Sainte.

En raison de la pandémie qui nous touche de plein fouet, l’archevêque de Séville, Monseigneur Juan José Asenjo, a annulé tous les départs de procession à Pâques 2021.

L’Espagne vit chaque année, entre le dimanche des Rameaux et le dimanche de Pâques, au rythme de ces si populaires célébrations autour de la Semaine Sainte. De Madrid à Malaga en passant par Valence et Séville, ces festivités sont déclarées d’intérêt public avec une alternance de moments de liesse et de ferveur religieuse. Les crus de 2020 et de 2021 seront ceux qui n’auront pas existés. Cette année encore, tout est différent.

Cette seconde annulation est vécue comme un déchirement non seulement pour les fidèles mais aussi pour tous ceux qui dépendent de l’économie du tourisme.

Découvrir l’Espagne et plus précisément l’Andalousie pendant cette semaine où l’atmosphère est chargée d’émotion tant de jour comme de nuit, est pourtant une expérience unique.

Je me rappelle de ma première fois au son des tambours et des sculptures religieuses promenées dans les rues. Lors d’une soirée de mars 2016, nous décidons d’aller visiter en famille, le petit village blanc de Mijas. Dès notre arrivée, l’ambiance qui y règne est tout à fait particulière. Le silence est pesant et l’obscurité, très profonde. Arpentant les ruelles du village, au détour de la place de la Constitution, nous nous retrouvons soudainement au milieu d’une foule entrée dans un mutisme total. Au loin, dans cette pénombre, une faible lumière s’approche pas à pas. On peut aussi entendre une musique de plus en plus forte, des sons de tambours et de trompettes, comme une rythmique de musique sacrée.

Et là, envahissant la petite place du village muet, une horde de pénitents, vêtus de tunique pourpre et de cagoule, la « capirote », prennent possession de la scène. Tous les yeux sont rivés sur ces « nazarenos », plongés dans un silence troublant tout comme la population du village, acquise à leur cause. Au travers de quelques chuchotements, j’obtiens réponses à mes interrogations auprès d’une dame élégante, serrant dans ses mains gantées, un crucifix. Elle m’éclaire sur ces cérémonies et traditions. Beauté baroque, spiritualité lumineuse, atmosphère unique, grondement des cuivres, le tout donnant lieu à une scène d’une pure et simple beauté. J’étais conquis. Ainsi fut ma première expérience avec cette dévotion, cet art, ces couleurs et cette musique se mêlant aux actes célébrés, commémorant la mort de Jésus Christ, ces processions si particulières, ici en Andalousie.

Depuis cette soirée mystique passée dans ce petit village blanc de Mijas, situé non loin de Malaga, j’ai pu à de nombreuses reprises voir passer ces trônes portés par les fameux «costaleros» qui, dans certains cas, peuvent dépasser les 200 personnes. Tant à Malaga qu’à Marbella, tant à Séville qu’à Cordoue, tant de manière intime dans de petits villages que de manière hystérique dans de grandes villes en effervescence, on reste bouche bée devant un tel spectacle.

Ces trônes se distinguent par leur beauté incroyable mais aussi par leur poids. Ces imposants cortèges des pénitents ou ces délicates effigies religieuses qu’abritent le reste de l’année, les différentes basiliques et autres petites églises, décorées de fleurs et ornées de cierges, tout est contraste. Et tout ce décorum crée cette magie mêlée à ces mystères de la résurrection de Jésus de Nazareth. Ces statues religieuses me font penser à ma grand-mère maternelle, Henriette, dont la chambre à coucher en regorgeait tout comme une multitude de bondieuseries. C’est pour moi, une sorte de madeleine de Proust que de partager ces moments si particuliers. En 2019, j’ai pu participer à cette expérience unique ou ce retour sur soi-même et prendre part à un chemin de croix, qualifié par les catholiques comme une «union aux souffrances du Christ pour le salut de tous». Cette opportunité me fut offerte par Francisco Javier, un sympathique conducteur de bus. Accompagnant un groupe de Nantais à Malaga et alors que je terminais mes explications sur l’importance que revêt cette semaine sainte sur la population locale, celui-ci, qui ne comprenait pas le français mais saisissait par contre la passion couvrant mes propos, me fit une proposition qui ne pouvait se refuser. « Aimerais-tu participer avec ma confrérie à la procession du Vendredi Saint et porter avec les autres membres et moi-même, le trône?». Le rendez-vous était donc fixé, j’allais vivre cette expérience unique de l’intérieur et ajouter cette touche d’expertise à mon bagage de guide touristique. La démarche était simple. Je devais me rendre le lundi suivant au siège de la confrérie, y remplir un document et une personne allait se charger de prendre mes mesures pour la taille de ma tunique, que j’allais emmener accompagnée d’une corde servant de ceinture. Mais l’habit ne fait pas le moine. La question de revêtir la robe sans avoir la foi allait constituer l’étape préalable à ce long chemin de croix. Il y a quelques mois, j’avais beaucoup apprécié l’ouvrage de Denis Moreau, «Comment peut-on être catholique ? ». Avec énormément d’humour et en alternant profondeur et légèreté, il effectue un état des lieux de notre société et au centre de celle-ci, la place de l’homme qui croit et de toutes ces raisons qui poussent à être, encore aujourd’hui, catholique. Ce livre a résonné en moi car il posait cette question que je me posais aussi, pourquoi à notre époque, le catholique continue-t-il à croire? Pourquoi lui demande-t-on de se justifier sur ces croyances souvent perçues comme quelque chose d’extraordinaire ou comme une bizarrerie datée ? Dans notre monde rationnel, la foi devient pour beaucoup quelque chose d’incompréhensible. Dans mon fort intérieur également. Alors, cette complicité inédite avec les confrères allait pouvoir m’aider à y trouver des explications, et je ne fus pas déçu…

En ce 19 avril 2019, j’arrive avec près d’une demi-heure d’avance au siège de la Confrérie de Monte Calvario à Malaga. Le rendez-vous était fixé à 16h00 pour un départ à 17h00. Une heure de préparatifs pour une procession déjà bien rôdée. Je suis accueilli chaleureusement par l’«hermano mayor», Arturo Fernandez Sanmartin, responsable de la congrégation. Il m’a immédiatement reconnu. Ce n’est pas compliqué, je faisais figure d’intrus au milieu des fidèles. Il me remercie de participer à ce jour tant important pour son groupe. Il me signale aussi qu’à sa connaissance, je suis le troisième porteur non membre de la confrérie, cercle très fermé. Il me raconte brièvement l’histoire d’un fervent catholique mexicain accueilli, il y a quelques années pour l’événement, comme moi aujourd'hui. Arturo, bienveillant, ne me posa aucune question sur ma dévotion. D’ailleurs, au cours de toute cette expérience, personne ne m’interroge sur mes croyances ou sur l’absence de ma foi en dieu.

Il m’indique une nouvelle fois ma position de porteur alors que les «castaleros» saisissent leur tunique après avoir, pour certains, enfilé une gaine de renfort comme le font les culturistes.

Je me rappelle être ému par le silence qui règne dans la chapelle, à cet instant précis où un membre de la confrérie, grimpe sur une échelle et allume les bougies du trône, que j’allais porter, celui de la vierge. Elles vont scintiller tout au long de ce chemin de croix qui débute de 17h00 précises et brilleront jusqu’au bout de la nuit.

En position, nous attendons tous nerveusement, le tintement d’une cloche, annonçant le début de notre voyage qui durera précisément huit heures, un périple de plus de 4 500 mètres traversant les rues et ruelles de Malaga. Je n’oublierai jamais l’angoisse ressentie lorsque je soulève, pour la première fois, avec les 249 autres hommes, le fameux et ostentatoire « fardeau » au cœur de la chapelle. Il me semble insurmontable, à cet instant précis, de porter pendant des heures ce lourd poids. Je n'imagine pas combien il peut être difficile de transporter ces trônes. La première idée qui me traverse l’esprit et fait parcourir un frisson dans tout mon corps fut celle que nous allions nous effondrer sous le poids énorme de ce trône. Cette crainte ne dure, fort heureusement, que le temps d’un battement de cil. En effet, c’est dans les yeux de mes compagnons que je trouve l’apaisement.

Un encouragement silencieux, des regards de connivence et une solidarité qui ne faiblissent pas durant 8 heures, longues à certains instants, courtes à d’autres. Peu de paroles sont échangées lors de ce chemin qui se veut silencieux mais nombreux sont les échanges de regards bienveillants. Adolescents ou jeunes adultes, hommes matures ou dans la fleur de l’âge, nous sommes tous chargés d’une mission.

Celle de revenir à la chapelle en milieu de nuit avec ce trône qui nous écrase l’épaule, la droite en ce qui me concerne, sans chuter, en restant solide, toujours debout. Ce chemin de croix était une union à la souffrance de mes camarades, unis quant à eux, à celle du Christ.

Le point d’orgue est sans aucun doute, notre passage au cœur de la « manquita », la « petite manchotte ». La somptueuse cathédrale inachevée de Malaga nous attend et il y règne une ambiance mystique.

De magnifiques chants résonnent du chœur, l’odeur de l’encens s’échappe des encensoirs reluisants et le prestige de ce lieu de culte, rend pour moi, athée convaincu, cette expérience mystique.

Alors que la nuit s'avance depuis un long moment, les ultimes mètres qui nous séparent de la chapelle sont des kilomètres, les secondes faisant barrière à notre libération sont des heures. En guise de solidarité, les adolescents du quartier s’intercalent entre nous afin de rendre moins pénible la fin du parcours. C’est émouvant. Les portes de la chapelle sont des bras ouverts, c’est la fin du calvaire. Le chemin de croix se termine au cœur de cette petite église. Là, nous tombons dans les bras des uns des autres dans une liesse assez indescriptible.

Le corps meurtri, l’épaule douloureuse, les jambes lourdes et tremblantes, nous sommes vidés de toute énergie mais le cœur rempli.

Une expérience mystique est décrite par les croyants comme une rencontre avec Dieu d’une grande puissance, elle vous tombe dessus sans crier gare.

Grâce à cette procession, j’ai vécu mon expérience extatique. Je l’ai partagée avec vous, chers lecteurs, croyants et non croyants, certes, mais amoureux de cette belle Andalousie et de ses traditions et folklores. Cette pandémie nous prive encore une fois de ces si beaux moments. Il est envisagé de déplacer toutes ces activités en septembre en regard de la vague de vaccination. L’avenir nous le dira.

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